Biographie

Willy Vandersteen est l’une des figures les plus monumentales du 9e Art belge et européen. En cinquante ans d’une carrière aussi féconde qu’inventive, cet enfant d’un quartier populaire d’Anvers est devenu le père incontesté de la bande dessinée flamande, dont l’œuvre colossale — plus de 1 000 albums, plus de 200 millions d’exemplaires vendus — continue de faire vivre des générations de lecteurs.

1913 – 1930

Enfance et origines anversoises

Willebrord Jan Frans Maria Vandersteen naît le 15 février 1913 dans le Seefhoek, un quartier populaire et ouvrier d’Anvers, baigné de culture catholique flamande. Sa famille est modeste mais artisane : son grand-père est forgeron, et son père, Francis Vandersteen, exerce le métier de sculpteur ornemaniste — spécialiste de la création et de l’exécution de motifs décoratifs en plâtre ou en stuc pour l’architecture.

Dès son plus jeune âge, le petit Willy manifeste une imagination débordante. Il dessine à la craie sur les trottoirs du quartier, invente des histoires de chevaliers et de légendes pour ses camarades, et va jusqu’à convaincre ces derniers de lui acheter des craies pour qu’il puisse représenter le championnat cycliste local. Sa mère, Anna Gerard, est passionnée de ballet et de chant — l’un de ses airs favoris est interprété par une certaine Wiske Ghijs, prénom qui inspirera peut-être plus tard le nom du personnage de Wiske dans la série phare de son fils.

Après ses études à l’Institut Saint-Éloi d’Anvers, Vandersteen se tourne vers le scoutisme. Dès l’âge de 15 ans, il s’inscrit aux cours du soir de l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, qu’il fréquentera pendant neuf années — une formation longue et sérieuse qui forgera sa maîtrise du trait.

1930 – 1939

Les années de formation : décorateur et apprenti dessinateur

Contraint de gagner sa vie dès la fin de l’adolescence, Vandersteen commence par travailler comme apprenti dans l’atelier de son père, puis comme menuisier chez un oncle. Dans les années 1930, les courants architecturaux modernes — Bauhaus, Art déco, École de Chicago — balaient l’art ornemental traditionnel de son père, dont l’activité périclite. Willy se réoriente alors vers le métier de décorateur-étalagiste, notamment pour les grand magasins À l’Innovation de Bruxelles.

C’est durant cette période qu’une lecture fortuite va changer le cours de sa vie. En feuilletant un magazine américain, il tombe sur un article intitulé « Comics in your life », consacré à la bande dessinée américaine. Il y découvre que les journaux outre-Atlantique publient chaque jour un strip, se terminant par un rebondissement destiné à tenir le lecteur en haleine jusqu’au lendemain. La révélation est immédiate : Vandersteen décide d’en faire son métier.

Sa ville natale avait été un des centres de la typographie et du graphisme européens : Plantin y avait installé ses ateliers au XVIe siècle, l’affichiste Jozef Peeters y avait créé le cercle Moderne Kunst en 1918 et enseigné à l’École des beaux-arts.

— Encyclopædia Universalis
1939 – 1944

Les débuts dans la bande dessinée

Ses premiers dessins et gags — Brochette et Dick puis les péripéties de Kity Inno — paraissent en 1939 dans Entre Nous, la revue interne des grand magasins À l’Innovation. Ce premier terrain d’expression lui permet de roder son style comique et narratif.

En 1942, il quitte son poste à L’Innovation pour rejoindre la Landbouw- en Voedingscorporatie, un organisme gouvernemental du secteur agricole, où il illustre des magazines. C’est là qu’il rencontre un collègue dont l’épouse travaille pour Bravo, un hebdomadaire flamand de BD. La porte du milieu professionnel s’ouvre.

Note historique : En 1942, sous l’Occupation allemande, Vandersteen réalise des dessins à caractère antisémite sous le pseudonyme Kaproen, pour le livre pro-occupant Zóó zag Brussel de Dietsche Militanten. Dans les années 1970, il niera en être l’auteur. Une enquête demandée par sa propre famille confirmera les faits en 2010. Contrairement à certains de ses collaborateurs, il ne fut pas poursuivi pour ce fait après la guerre.

D’octobre 1944 à août 1945, Vandersteen devient le principal dessinateur de l’hebdomadaire bruxellois francophone Franc Jeu, où il publie plusieurs histoires et affûte son savoir-faire narratif.

1945 – 1959

La naissance de Bob et Bobette et l’explosion créative

Le 30 mars 1945, la bande quotidienne Rikki en Wiske commence à paraître dans le journal De Nieuwe Standaard, grâce à une critique favorable du jeune illustrateur Marc Sleen. Le succès est immédiat. Vandersteen impose dès la deuxième histoire le prénom Suske à la place de Rikki, donnant naissance à la série définitive Suske en Wiske, publiée en français sous le titre Bob et Bobette.

Le premier album paraît en 1946 et est aussitôt publié aux Pays-Bas dans le journal De Stem. En 1948, Vandersteen entre dans l’équipe du Journal de Tintin. Hergé, trouvant l’univers parfois trop populaire, exige un relooking plus bourgeois des personnages et pousse Vandersteen vers la ligne claire.

À la demande d’Hergé, qui l’a surnommé le « Bruegel de la bande dessinée », Vandersteen fait évoluer son graphisme vers un style plus proche de la ligne claire.

— Bedetheque.com

La « collection bleue » — les albums publiés dans Tintin — constitue le sommet artistique de la série, avec des chefs-d’œuvre comme Le Fantôme espagnol, La Casque tartare ou La Clef de bronze.

1951 – 1966

La création du Studio Vandersteen

Face à une demande éditoriale croissante, Vandersteen fonde en 1951 le Studio Vandersteen, une structure qui lui permet de produire un volume de travail impossible à réaliser seul. C’est la naissance d’un modèle quasi industriel, qui lui vaut le surnom de « Walt Disney des Pays-Bas ».

Le premier grand collaborateur est Karel Verschuere, dont le trait réaliste s’impose sur la série Bessy — western inspiré de Lassie, lancé en 1952 dans La Libre Belgique. Les albums de Bessy sont signés du pseudonyme WiRel, contraction de Willy et Rel (surnom de Karel). Le succès phénoménal de Bessy en Allemagne propulse le studio vers une production encore plus intensive.

En 1966, Vandersteen s’installe à Kalmthout, village rural au nord d’Anvers, où il crée son studio principal attenant à sa villa. Il supervise désormais une équipe de dessinateurs parmi lesquels Frank Sels, Edgar Gastmans, Karel Biddeloo, Paul Geerts, et des scénaristes comme Daniel Janssens ou Hugo Renaerts.

1954 – 1985

Un rayonnement international exceptionnel

Dès les années 1940, Vandersteen publie en français et étend ses publications aux Pays-Bas, à la Belgique francophone et à la France via le Journal de Tintin. Tous les albums de Bob et Bobette sont traduits en français par les éditions Erasme.

C’est en Allemagne que le succès atteint des proportions vertigineuses. La première traduction allemande de Bessy paraît en 1954. À partir de 1965, Bastei Verlag réclame une histoire complète par mois — rythme qui passe à deux par mois en 1966, puis à une par semaine en 1967. Le studio Bessy produira au total plus de 900 albums pour le marché allemand.

Depuis 1978, on estime que 80 millions d’albums de Bob et Bobette ont été vendus en néerlandais. Selon l’Index Translationum de l’UNESCO, Vandersteen est le second auteur d’expression néerlandophone le plus traduit dans le monde, après Anne Frank.

En 1955, un dessin animé de Bob et Bobette est diffusé tous les samedis après-midi à la télévision flamande. Des produits dérivés fleurissent : statues en céramique (1952), verres (1954), puzzles, calendriers, enregistrements Decca (1956), et bandes dessinées commerciales touristiques.

1970 – 1990

Les dernières années et l’héritage

À partir des années 1970, Vandersteen se retire progressivement du dessin quotidien pour se consacrer à la supervision créative. Paul Geerts prend en charge le dessin de Bob et Bobette dès 1972, tandis que Karel Biddeloo s’impose sur Le Chevalier rouge à partir de 1969.

Vandersteen reçoit en 1971 le prix Saint-Michel du meilleur dessin humoristique pour l’ensemble de son œuvre, et en 1977 le prix du scénariste étranger au festival d’Angoulême.

Willy Vandersteen s’éteint le 28 août 1990 à Edegem, près d’Anvers. Une statue à son effigie trône dans un parc qui porte son nom à Kalmthout, et il est citoyen honoraire de cette ville ainsi que de la commune de Deurne.

Si Henri Conscience apprit aux Flamands à lire, Vandersteen est certainement celui qui leur apprit à aimer les bandes dessinées.

— ActuaBD

Repères chronologiques

1913Naissance à Anvers (Seefhoek)
1928Académie des Beaux-Arts d’Anvers (cours du soir, 9 ans)
1939Premiers dessins dans Entre Nous
1942Dessinateur à la Corporatie agricole
1944Principal dessinateur de Franc Jeu
1945Naissance de Suske en Wiske / Bob et Bobette
1948Entrée dans le Journal de Tintin
1951Fondation du Studio Vandersteen
1952Lancement de Bessy dans La Libre Belgique
1959Lancement du Chevalier rouge · Citoyen honoraire de Deurne
1966Installation à Kalmthout, studio principal
1971Prix Saint-Michel (ensemble de l’œuvre)
1977Prix du scénariste étranger, Angoulême
1990Décès à Edegem, 28 août

Distinctions

1959Citoyen honoraire de Deurne (Anvers)
1971Prix Saint-Michel — meilleur dessin humoristique
1977Prix du scénariste étranger — Festival d’Angoulême
2007Prix du prestige — Prix Saint-Michel (posthume)
Citoyen honoraire de Kalmthout · Statue dans le parc Vandersteen
UNESCO2e auteur néerlandophone le plus traduit (après Anne Frank)

La vie de Vandersteen en un coup d’œil

1913Naissance à Anvers
1928Académie des Beaux-Arts
1939Premières BD
1945Bob et Bobette
1948Journal de Tintin
1951Studio Vandersteen
1952Lancement Bessy
1959Le Chevalier rouge
1977Prix Angoulême
1990Décès à Edegem